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vendredi 4 octobre 2013

Les essais

C'est au niveau des essais que des périodes distinctes semblent se dessiner le mieux. Leur découpage en « sommes » facilite en effet la chose. Cependant ce découpage a quelque-chose d'assez factice, même s'il semble être en accord avec le rythme de rédaction et des premières publications. Il nie en effet tout le travail souterrain qui, s'il est pris en considération, estompe les frontières entre les différents groupements. À suivre le laboratoire secret de l'écriture intellectuelle de Bataille, l'unité de la pensée se dégage mieux ; le cœur en est La Part Maudite I, la consumation. Cet essai trouve ses origines dans les premiers essais de Bataille, L'anus Solaire, L’œil Pinéal, dans certains articles donnés à La Critique Sociale et voit ses premières rédactions s'écrire en même temps que les essais de la Somme Athéologique.


En retour, ce titre général de « Somme Athéologique » est donné aux essais publiés dans les années 40 seulement à l'occasion de leur réédition, sans doute pour bien montrer leur différence et les distinguer d'avec la série d'essais qu'il envisageait alors, et qui ne vit qu'un seul de ses tomes publié : La Part Maudite I, la consumation en 1949. Il avait prévu à cette occasion, outre les rééditions et regroupements des différents textes publiés à l'origine séparément, de rédiger de nouveaux ouvrages pour les accompagner et expliciter sa démarche et son propos d'alors. Il annonça ainsi un ensemble de titres vite abandonnés.
Au fur et à mesure, le projet de Somme Athéologique se réduit de plus en plus, pour se limiter à cinq livres prévus. Outre les trois qui sont maintenant célèbres, devaient s'adjoindre une Théorie de la Religion, intégrée au Tome V : « Système inachevé du Non-Savoir » avec quelques autres textes de l'époque. Achevée, à quelques détails près, elle ne sera pourtant publiée qu'à titre posthume. Du tome IV : Le pur bonheur, jamais écrit, on ne dispose que de quelques notes et ébauches de plans.
En 1961, lors de la réédition du Coupable, le plan se réduit définitivement aux trois ouvrages que l'on connaît. Les deux autres livres ayant été abandonnés. Soit à cause de la maladie, qui rendait toute écriture pénible, soit parce qu'ils n'avaient plus une actualité suffisante à ses yeux justifiant d'y travailler encore, soit encore parce que les autres essais publiés avaient rendus ces livres inutiles, toute chose ayant trouvé son expression privilégiée.

En prenant en compte même les livres non publiés du vivant de Bataille, la distinction entre les deux grands groupements d’œuvres s'estompe encore. La Théorie de la Religion commence en effet à préparer le style d'écriture des ouvrages ultérieurs, de même qu'il augure certains thèmes qui trouveront leur pleine expression dans des ouvrages autonomes tels que L'érotisme.
Un projet de livre apparaissant dans les premières ébauches de plans, La Sainteté du Mal, semble de plus préfigurer déjà ce que donnera par la suite La Littérature et le Mal.




La Part Maudite est la seconde grande somme d'essais entreprise par Bataille et qui connaîtra, elle aussi, nombre de revers et de transformations. Elle s'ouvre sur un essai « d'économie générale » publié dans la collection que Bataille dirige aux éditions de Minuit, L'usage des richesses, et qui se résumera à deux publications seulement ; une de Bataille, une de Jean Piel. De nombreuses autres étaient pourtant prévues, dont certaines de Bataille lui-même. Il comptait en effet y publier les tomes à venir de la la Part Maudite. Le second était dors et déjà annoncé : La Part Maudite II, de l'angoisse sexuelle aux malheurs d'Hiroshima. Ce livre ne sera jamais écrit, la collection ne sera pas maintenue. Mais Bataille continue à rédiger sa nouvelle « somme » et à envisager des publications : à la Consumation devaient s'adjoindre L'érotisme (refonte de son Histoire de L'érotisme) et la Souveraineté (aboutissement d'un essai abandonné devant s'appeler Nietzsche et le communisme). Ces deux essais, pourtant presque achevés, ne connaîtront pas non plus de publication du vivant de Bataille qui les abandonnera au milieu des années 50.

Les ouvrages de la Part Maudite sont pour l'essentiel des ouvrages composites, comme l'étaient du reste les ouvrages de la Somme Athéologique. A ceci près qu'ici, Bataille n'assemble pas un mélange de poèmes, de pages de ses journaux et de réflexions philosophiques, mais il ordonne ensemble diverses articles publiés dans des revues, essentiellement dans celle qu'il dirige : Critique. L'écriture y est plus claire, plus suivie, saute moins d'une idée à l'autre mais s'attache au contraire à lier de manière rigoureuse et logique les idées entre elles.




La Part Maudite abandonnée, Bataille n'en continue pas moins à travailler ses manuscrits, à donner à ses idées la forme la plus achevée possible. C'est ainsi qu'après de nombreux avatars, L'érotisme finit par être publié en 1957, sans aucune mention faite à la Part Maudite, après la publication en 1955 de son Manet et de son Lascaux.
La Littérature et le Mal, de son côté, publié en 1957 en même temps que L'érotisme et Le Bleu du Ciel, est un recueil d'articles publiés en revue et collectés. Pour l'essentiel, les essais parus à partir de 1955 ne sont plus de tels agrégats. Ses essais, sur l'art comme sur l'érotisme, ou encore son introduction au Procès de Gilles de Rais sont pensés immédiatement comme des livres. Ce qui assure d'emblée leur unité. Ils permettent à Bataille de donner leur dernière expression à des idées, à des pensées qui l'ont longtemps animé et qu'il n'a eu de cesse de vouloir exposer. Ce sont donc des bilans autant que des recommencements, des débuts autant que des fins. Le plus beau, le plus concis, celui dont la perfection du style contraste pourtant avec les conditions de rédaction, horribles et douloureuses, est son dernier essai publié de son vivant : Les Larmes d'Eros. Livre d'art, richement illustré, à l'instar de Manet et Lascaux, il synthétise en quelques phrases sybillines ce qu'il y a de plus essentiel dans ses théories de l'érotisme.



Derrière ce découpage sommaire, donc, en partie provoqué et voulu par Bataille, qui marque des différences de thèmes et surtout de ton, se cache une profonde unité et une distinction nettement moins tranchée, une évolution plus fluide de la pensée et des thèmes abordés dans les différents ouvrages et aux différentes périodes.

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