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samedi 6 avril 2013

Le rire

« Je puis dire en effet que, dans la mesure où je fais œuvre philosophique, ma philosophie est une philosophie du rire. C’est une philosophie fondée sur l’expérience du rire, et qui ne prétend pas même aller plus loin, c’est une philosophie qui lâche les problèmes autres que ceux qui m’ont été donnés dans cette expérience précise. »
Georges Bataille, Non-savoir, rire et larmes, O.C. VIII p220



C’est en 1920 que Bataille s’éveille au problème du rire. Il est alors en Angleterre pour des recherches, reçu dans une maison où l’on allait accueillir le philosophe Henri Bergson. Embarrassé de ne rien connaître de sa pensée, ou si peu, il se rend au British Museum et y lit le plus court de ses livres : Le Rire, événement qu’il relate dans L’expérience Intérieure (1943), succinctement, puis plus en détails dans sa conférence de 1953 Non-savoir, rire et larmes. On connaît l’histoire : le personnage le déçoit, la théorie lui semble courte. Cependant, il reste ébranlé et convaincu que le rire est le problème central de la philosophie, que cette question résolue toutes les autres se résoudraient de fait.
Mais le rire n’est pas un objet de connaissance anodin, comme pourraient l’être une pierre ou un animal. C’est avant tout une expérience et ne sera jamais pensé autrement ; le rire est avant tout expérience du rire, et on verra que cette expérience est très particulière.


Le rire de Georges Bataille


Toutefois, sans doute faut-il dès maintenant dire l’évidence même : le rire est aussi un caractère et une physionomie.

Une physionomie que Bataille caractérise dans L’Anus Solaire comme étant un scandale : injecté de sang son visage se montre l’équivalent du gland et trahit les troubles qui l’agitent, les passions violentes qui éclatent à sa surface comme autant d’éruptions volcaniques, aussi absolues, inévitables, inconscientes. Mais sans doute faut-il laisser de côté ces visions hallucinées et angoissées. Non dénuées d’humour cependant : ainsi se définit-il à l’issu de cette description comme étant le « Jésuve » : à là fois « Jésus » et « Vésuve ».
On se fiera plus aveuglément à ce que nous dit Michel Leiris dans De Bataille l’impossible à l’impossible Documents : « J’admirais non seulement sa culture beaucoup plus étendue et diverse que la mienne, mais son esprit non-conformiste marqué par ce qu’on n’était pas encore convenu de nommer ‘’l’humour noir’’. […] A ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découverte par un rire que (peut-être à tord) je jugeais sarcastique. »

Cette « curieuse dentition de bête des bois », qui allait de paire avec « cet air quelque peu paysan que la plupart ont connu », achève un portrait que Bataille lui-même a tiré à l’envie, mettant en avant toujours ses origines paysannes, en partie fantasmées, usant dans ses images et ses récits de tout le bestiaire campagnard : les porcs à l’étable de L’histoire de l’œil, « un chien dévorant l’estomac d’une oie » de L’anus solaire, le cri du coq « voisin d’un cri d’égorgement » de Soleil pourri. Le portrait cependant ne serait pas achevé s’il n’était fait mention du pseudonyme utilisé pour les premiers textes du Coupable, pour L’alléluia et pour une partie de L’impossible : Dianus. Dianus qui dans la mythologie romaine est « le roi du bois », prêtre de Diane, courant partout son glaive en main attendant celui qui viendra le tuer pour prendre sa place au sanctuaire.
Cet excursus n’est pas sans importance : il sert à montrer une donnée fondamentale. Le rire dont Bataille nous parle doit être vu comme un rire animal, enraciné dans ce milieu paysan, ou mieux, enfantin. Et en même temps un rire assassin qui est la parodie du sacrifice. Si une pensée en découle, ce rire ne la traduit ni ne l’exprime : il dissout au contraire toute pensée rationnelle. Il n’est donc pas le rire de Bergson, intelligent, moral, mais est un rire qui vient du corps, des régions obscures de l’âme, peut-être des « régions marécageuses du cul » (Histoire de l’œil). Si une philosophie du rire est possible, elle ne peut venir qu’après.

Ces textes nous montrent aussi en partie le caractère de Bataille, rendu par de nombreux passages du Sur Nietzsche et quelques uns de L’expérience Intérieure.
L’humour noir de Bataille d’abord, qui loin d’être une complaisance ignorante de son objet, est un rire libérateur qui naît d’un fond d’angoisse et d’une conscience du caractère atroce de ce dont il rit. Sans angoisse, il n’y aurait pas ce rire, mais le rire est le signe d’une grande vitalité, la preuve que sa légèreté vient à bout de cette angoisse, comme en une catharsis, l’empêche d’être écrasé par l’absurdité et l’horreur des événements et les réduit à l’insignifiance l’espace d’un moment de relâchement et de rire :

« Gêné d’avoir ri (avec mes amis) des crimes du docteur Petiot. Le rire qui sans doute a le sommet pour objet naît de l’inconscience que nous en avons. Je suis, comme mes amis, rejeté d’une horreur sans nom à une hilarité insensée. » (Sur Nietzsche, OC VI p74)

On sait comment fonctionne ce type d’humour : plus le sujet de plaisanterie est sérieux, tragique, plus la plaisanterie est odieuse, paraît elle-même être un crime et plus il est difficile de retenir son hilarité. Mais ce rire a la fraîcheur de l’enfance qui ose tout, et son innocence. C’est en effet d’un rire simple, naïf, enfantin, que rit Bataille, il est léger et désinvolte, et son Sur Nietzsche, ainsi que la discussion qui suit son exposé sur le péché le montrent à de nombreuses reprises :

« Un rien—ou rien—m’enivre. Cette ivresse a pour condition que je rie, principalement de moi-même. » (p75)
« Je ris volontiers de moi-même et ne connais pas de meilleur moyen de me perdre dans l’immanence. » (p17)
« Je vis à la merci de rires, qui m’égaient, d’excitations sexuelles, qui m’angoissent. » (p61)
« En général on m’imagine triste : c’est à mourir de rire. » (p401, notes)
« Je ne peux parler que d’un rire fort heureux, fort puéril. » (Discussion sur le péché, O.C. VI p356)

Ces quelques citations mériteraient peut-être de plus amples commentaires, elles parlent néanmoins pour elles-mêmes. Elles montrent assez bien la nature du rire de Bataille, sa simplicité. On aurait tord de chercher derrière ce rire des choses compliquées, contournées. Il le dit très bien, quand il rit, il rit de bon cœur et rien d’autre n’existe alors que ce rire et cette joie, par-dessus toute angoisse, tout sérieux, tout tragique. Puis quand le rire s’éteint alors s’installe autre chose, le fond d’angoisse revient parfois, mais illuminé par cette joie. Ce plaisir, cette joie de vivre est même un des traits déterminants de sa personnalité, que les essais rendent mal, mais que l’on retrouve dans L’histoire de l’œil, dont la « joie fulminante » (Le Petit) l’enchantait, ainsi que dans ses nouvelles et ses poèmes. Il aborde d’ailleurs ce malentendu dans la Discussion sur le péché :

« Je suis parti des notions qui avaient l’habitude d’enfermer certains êtres autour de moi et je m’en suis joué. C’est tout ce que j’ai fait. J’ai très mal réussi à l’exprimer. Je crois que, surtout, ce que j’ai mal réussi à exprimer, c’est la gaieté avec laquelle je l’ai fait. Cela est peut-être inhérent à une difficulté profonde, que, peut-être, je n’ai pas réussi à faire sentir et que je rencontre encore aujourd’hui : à partir d’un certain point, m’enfonçant dans mes difficultés, je me trouvais trahi par le langage, parce qu’il est à peu près nécessaire de définir, en termes d’angoisses, ce qui est éprouvé comme une joie démesurée, et, si j’exprimais la joie, j’exprimerai autre chose que ce que j’éprouve, parce que ce qui est éprouvé est à un moment donné la désinvolture par rapport à l’angoisse, et il faut que l’angoisse soit sensible pour que la désinvolture le soit, et la désinvolture est à un moment telle qu’elle en arrive à ne plus savoir s’exprimer … » (O.C. VI p350)


L’expérience du rire


En 1920, Georges Bataille est encore un fervent chrétien et la foi joue encore un grand rôle dans sa vie. A cette époque, il semble qu’il ne passe pas une semaine sans se confesser. Pourtant, cette lecture a priori anodine va grandement changer les choses. Ce qu’il découvre, c’est la possibilité de faire du rire un objet de pensée, et il commence alors à former ses premiers raisonnements. Ces premiers pas en philosophie sont maladroits, manquent de rigueurs, de bases et de profondeurs, mais ils vont lui permettre d’opérer « une plongée, qui tendait à être vertigineuse, dans la possibilité du rire » (VIII, p221)
Cette expérience de plongée dans la possibilité, qui voulait la pousser aussi loin que possible, sera le cœur et la base de ses réflexions et aura pour effet de ruiner ses croyances religieuses :
« Mais il est certain qu’à partir du moment où je me suis posé la possibilité de descendre aussi loin que possible dans le domaine du rire, j’ai ressenti, comme premier effet, tout ce que le dogme m’apportait comme emporté par une espèce de marée difluviale qui le décomposait. J’ai senti qu’après tout il m’était tout à fait possible, à ce moment-là, de maintenir en moi toutes mes croyances et toutes les conduites qui s’y liaient, mais que la marée du rire que je subissais faisait de ces croyances un jeu, un jeu auquel je pouvais continuer à croire, mais qui était dépassé par le mouvement du jeu qui m’était donné dans le rire. Je ne pouvais plus, dès lors, y adhérer que comme à quelque chose que le rire dépassait » (VIII, p222).

Ces croyances religieuses et dogmatiques réclamant à toute force d’être placées au dessus de tout le reste, d’être le faîte de l’expérience et du savoir humains, dépassées par le rire, n’eurent plus longtemps l’assentiment de Bataille. Il vit cependant de fortes analogies entre ce qu’il vivait et ce que les grands mystiques avaient vécu, et, changement pour le moins peu orthodoxe, glissa de la théologie positive à la théologie négative et mystique, celle de Thérèse d’Avila, de Saint Jean de la Croix ou d’Angèle de Foligno, qui reviennent régulièrement tout au long de sa première Somme. Théologie négative à ceci près qu’il pousse la négation plus loin, sachant bien qu’il atteignait autre chose que Dieu et que son expérience n’était liée à rien de ce qui d’ordinaire guide et borne l’expérience ou mystique ou quotidienne. Sans présupposés, sans objet défini, liée ni à l’expérience quotidienne, ni à l’espoir d’un salut, elle est tout entière négative si bien qu’il est difficile d’en parler. Toutefois, elle n’est pas ineffable.

C’est creusant ces analogies qu’il put approfondir son expérience et la mieux penser, lui donnant un objet, paradoxal et peu définissable : le non-savoir, équivalant du Dieu indéfinissable de la mystique. Ce non-savoir est le domaine des passions, du mouvement qui suspend les croyances rationnelles qui déterminent nos actions quotidiennes, nos manières de vivre et de voir. C’est un domaine en rupture totale avec ce qui est vécu ordinairement, qui nous pousse à nous mettre en rupture avec la vie quotidienne (riant de mon patron, j’oublie la terreur qu’il m’inspire et le pouvoir qu’il a sur moi) ; il en est pourtant la vérité profonde, le fond (riant, je reconnais que mon patron n’est rien pour moi, qu’il n’est qu’en fonction de la tâche servile que j’exécute sous ses ordres. Or ce n’est pas ma servilité qui rit, c’est moi).

Si toute sa philosophie n’est rien d’autre que le long commentaire, l’explication rationnelle et a posteriori de cette expérience-là, la somme athéologique est plus spécialement le témoignage de cette expérience analysée comme une expérience mystique et à la lumière de la théologie négative, expérience en grande partie déjà pleinement vécue au moment de la rédaction des trois tomes de cette somme : L’expérience Intérieure, Sur Nietzsche et Le Coupable. Pleinement vécue mais, néanmoins, neuve, comme l’indique ce passage du Sur Nietzsche : « ce caractère de théopathie des états mystiques connus de Proust, je ne l’avais nullement aperçu quand, en 1942, je tentais d’en élucider l’essence (Expérience Intérieure, pp. 158-175). A ce moment, je n’avais moi-même atteint que des états de déchirure. Je ne glissai dans la théopathie que récemment … » (VI, p160)

Qu’est-ce que ce rapprochement avec l’expérience mystique put lui apporter de plus que ce que son expérience du rire, vue à partir d’elle-même, lui donnait déjà ? Sans doute d’abord une manière de rendre son expérience accessible aux autres qui ne l’avaient pas vécue. Le problème de la communication de cette expérience, de la pensée qui en découle, traverse en effet ces livres. L’expérience ne peut être valorisée que communiquée : la faisant sentir aux autres, il faut qu’elle puisse devenir leur préoccupation, leur valeur ou leur but, il faut qu’elle puisse valoir à leurs yeux aussi, sans quoi elle ne serait pas valeur, ne comptant que pour un homme, ne pouvant être désirée par aucun autre. Elle ne serait pas valeur, mais folie.
Mais, plus important, il put aussi et surtout y découvrir les prémisses d’une méthode et s’asseoir dans une tradition. Il insiste en effet souvent sur le caractère désordonné de son expérience, de ses premières réflexions, mais il insiste aussi sur la nécessité de dégager une méthode, qui trouvera ses précédents et ses modèles dans les religions : c’est la dramatisation. Cette méthode se réfère aux Exercices Spirituels de Saint Ignace, fondateur des Jésuites, aux écrits d’Angèle de Foligno et à la pratique de la méditation bouddhiste.


La philosophie du rire


Le rire dont parle Bataille ne se limite pas à ce que l’on désigne sous ce nom, mais renvoie, plus généralement, à un ensemble de réactions possibles en face d’un même événement. Ces réactions sont toutes abordées dans les tomes de la Somme athéologique, mais de manière non systématique, et pas toujours avec la rigueur que l’on pourrait souhaiter. Elles sont par contre très souvent énumérées sous forme de listes qui forment autant de sommaires entrevus dans les versions préparatoires des tomes de la Part maudite, restées à l’état de notes et de brouillons. Ainsi ce brouillon détaillé d’un projet de livre, La phénoménologie érotique, première forme envisagée de l’essai qui sera finalement publié sous le titre L’érotisme. L’introduction devait énumérer les « émotions », qui sont en fait une liste des réactions possibles face à un certain type d’événement et qui sont sources d’une connaissance émotionnelle toute à fait objective, et donc en ce sens qui doivent jouer de plain-pied dans la connaissance humaine. « Activité érotique, rire, angoisse, larmes, état d’ivresse [sans doute équivalente à l’extase et au rire], terreur, dégoût, cri, chant, danse, et réactions élaborées non élucidées » (VIII p524). Elle peut aussi « avoir pour effet le sentiment poétique, ou le sentiment du sacré » (VIII, p218).Toutes ces émotions constituent le domaine du rire pris dans un sens large.

Georges Bataille s’oppose dès lors directement à ce que dit Bergson du rire et à ce à quoi il le limite. Réduisant le rire à une réaction physiologique à une situation comique, utile socialement en ce qu’elle impose à quiconque s’en éloigne la morale de la société, Bergson donne du rire une interprétation mesquine et étriquée qui oublie volontairement les premières manifestation du rire, celui du nouveau-né et de l’enfant, et ses manifestations les plus paradoxales. Le rire de Bergson est en effet trop réfléchi, trop intellectuel et trop replié sur le rire en tant que rire pour ne pas méconnaître son objet. Georges Bataille, au contraire, ouvrant les vannes, abordant le rire en parallèle à d’autres phénomènes, le mettant en relation avec d’autres concepts que le « risible », permet d’aborder plus pleinement le problème du rire et d’y apporter une réponse plus satisfaisante.
Ainsi, dans sa conférence de février 1953, affirme-t-il « que le rire fait partie d’un ensemble de réactions possibles en face d’un même fait », que c’est un tord des philosophies du rire que d’avoir « isolé le risible ». Plus loin : « qu’il ne fallait pas isoler le problème du rire, qu’il fallait au contraire le joindre au problème des larmes, au problème du sacrifice etc. » Et même « qu’il faut partir d’une expérience du rire donnée dans sa relation avec l’expérience du sacrifice, l’expérience du poétique etc. » (VIII pp218-219)

On peut à partir de là en dégager les principales qualités :
_Ce rire, pris largement, s’il ne répond pas au risible, répond à l’introduction, dans notre monde bien connu, d’un élément perturbateur et inattendu qui ruine en nous l’idée réglée que l’on s’en faisait, idée fausse qui le présente comme maîtrisé, prévisible et sûr. Cet élément transforme notre monde sans surprises en un monde inconnu ne répondant plus aux règles sensées le régir. S’ouvre alors devant nous un abîme d’ignorance auquel on peut répondre des diverses manières énumérées.

_Cet élément perturbateur, étant parfaitement imprévisible, ne peut pas résulter de nos actions quotidiennes, de nos projets ordinaires. Il est une échéance, c'est-à-dire une chance inespérée qu’il nous faut saisir à chaque fois, à chaque fois puisque tombant et étant saisie elle ne peut que nous échapper à la longue : tôt ou tard, on retombe dans une connaissance bornée du monde répondant à notre besoin de maîtrise. Tôt ou tard, il faut en effet manger, travailler, vivre sur le même plan que les autres. Le rire répond donc à la chance, équivalent immanent de la grâce providentielle de Dieu dont bénéficient les mystiques, et ouvre, non sur l’union avec Dieu, mais sur le non-savoir, c'est-à-dire sur un monde que ne limite plus les idées reçues et qui offre une possibilité infinie d’expériences, mystiques si l’on veut, intérieures en tout cas, possibles à partir du moment où l’on reconnaît le caractère insuffisant des connaissances humaines, où l’on reconnaît le monde et l’humanité en nous comme étant libres de tous les liens qui les déterminent ordinairement et comme un inconnaissable ouvert aux mouvements désordonnés et violents considérés comme sacrés.

_A cet élément on peut répondre de différentes manières, et cela ne dépend pas que de nous. Il y a une grande objectivité dans ces réponses, c’est d’ailleurs cette objectivité qui fait que Bataille s’éloigne des phénoménologues : pour lui, savoir comment les choses apparaissent à une conscience et le sens qu’elles y prennent ne suffit pas : il part d’une connaissance objective, des choses elles-mêmes, de la situation sociale, autant que des expériences intimes possibles. La violence du changement, la soudaineté de son apparition, ainsi que l’élément par lequel il nous apparaît changent évidemment la nature de notre réaction face à cette tombée dans le non-savoir. Une robe qui se soulève, un tremblement de terre, la mort d’un proche appellent par eux-mêmes des réactions très différentes, qui ont pourtant entre eux un lien très fort et un même objet : ce moment de bascule d’un monde connu et stable à un monde inconnu. Ainsi, dans les notes au Coupable (V pp541-542) montre-t-il en quelques mots son opposition à la phénoménologie sur ce point : « le rire n’est pas connaissable du dedans. On ne peut imaginer une ‘‘phénoménologie’’ du rire qui rende compte, en même temps que de l’expérience vécue, de la raison d’être du rire », parce que « nous ne percevons rien de la raison d’être d’un rire sinon à la réflexion […] l’origine du rire, à celui qui la réfléchit, est donnée du dehors, c’est une donnée objective nettement détachée du résultat subjectif ». Le phénoménologue, enfermé dans la subjectivité, y trouve son point de départ et son point d’arrivée : Bataille lui part de données extérieures à la conscience, « le sacrifice, la guerre, l’économie de fête, le rire », pour parler d’une expérience qui transcende l’individu, la conscience, et se trouve donc en dehors d’eux. La conscience n’est que traversée par sa pensée.

_Lu à partir de cette donnée objective qu’est le sacrifice, le rire se rapproche en apparence de ce qu’en dit Bergson, mais en apparence seulement. J-F Fourny a donc bien tord de les rapprocher sur ce point-là dans son article Bataille et Bergson paru dans le numéro de juillet-octobre 1991 de la Revue d’Histoire Littéraire de la France. La différence est grande en effet et profonde pour peu que l’on creuse un peu. Le rire de Bergson est un châtiment, il est le rire soulevé dans une communauté à l’encontre de celui qui, volontairement ou non, en refuse les normes, sort de ce qui est reconnu et valorisé par la société. Ce rire, méchant par nécessité, vise à remettre celui dont on rit dans le droit chemin. C’est un rire soumis à une morale utilitaire visant à conserver l’homogénéité de la société, à restaurer le continuum de la société : continuum présent par la marée de rire qui soulève sa partie la plus importante, et continuum espéré, en ramenant la brebis égarée au sein du troupeau.
Dans la vision du rire que nous offre Bataille, il est aussi question de ce continuum, si on veut, à travers la notion de communication. Mais ce serait oublier que cette communication n’est en rien comparable avec ce qui vient d’être dit de la théorie de Bergson, mais qu’elle est l’égal non d’un châtiment, mais d’un sacrifice : c'est-à-dire ni plus ni moins d’une mise à mort qui n’est pas l’exécution de la justice, mais le rituel du prêtre.
Le prêtre sacrificateur prend un animal quelconque hors du troupeau. Cet animal n’est sacré qu’en raison de ce choix au fond immotivé, qu’en ce sens où il cesse d’exister encore pour le monde de l’utilité auquel il appartenait avant d’être choisi : il cesse d’exister en fonction de son lait, de sa fourrure, de sa viande ou de sa force de travail, et n’existe plus que pour la dépense qu’il représente, il n’est plus un animal, il est lui-même devenu le Dieu que le prêtre met à mort afin d’ouvrir comme une voie de passage entre la divinité autrement lointaine et impénétrable et la communauté. On ne communique jamais que par sa blessure. Mais ce Dieu, on l’a vu, n’est pas le Dieu du dogme, le Dieu asservi à la morale utilitaire ; il est le domaine du sacré, lieu, purement immanent, de l’évaporation de cette morale et du libre déchaînement des mouvements chaotiques et Dionysiens. C’est dans ce domaine que nous plonge le rire.
Celui dont on rit est ainsi mis à mort : la plaisanterie ne voit pas en lui ce qui le sépare de la société, mais le prend comme moyen d’atteindre un état, un sommet. Une fois le rire déclenché, cet être risible cesse d’importer, d’être là, il est renvoyé à sa vie et à sa solitude. La communication certes s’exprime ici aussi par la communauté des rieurs, mais son sens en est différent. A la méchanceté du rire de Bergson, qui masque mal un souci et un sérieux, il faut opposer l’innocence et la gratuité, la légèreté du rire de Bataille. A l’asservissement au bien de la société chez l’un, il faut opposer la volonté de s’en libérer à toute force chez l’autre. Chez Bataille en effet, rien n’est plus risible que cela même qui est sérieux et tragique : les lois, la justice, la science, la philosophie et, plus que tout, Dieu :

« Rire de Dieu, de ce dont des multitudes ont tremblé, demande la simplicité, la naïve malignité de l’enfant. Rien ne subsiste de lourd, de malade.

Le pal est le rire mais si vif que rien n’en demeure. L’immensité percée à jour, loin de porter la transparence à l’infini, l’agitation des muscles la brise … » (Sur Nietzsche, VI, p81)

Il dit là-dessus, dans L’expérience Intérieure, ces choses essentielles :
« Le rire commun suppose l’absence d’une véritable angoisse, et pourtant il n’a pas d’autre source que l’angoisse. […]
Le rire commun, supposant l’angoisse écartée, quand il en tire au même instant des rebondissements, est sans doute, de cette tricherie, la forme cavalière : ce n’est pas le rieur que le rire frappe, mais l’un de ses semblables—encore est-ce sans excès de cruauté.
[…] nous sacrifions des biens qui nous appartiennent ou—ce qui nous lie par tant de liens, dont nous nous distinguons si mal : notre semblable. Assurément, ce mot, sacrifice, signifie ceci : que des hommes, du fait de leur volonté, font entrer quelque bien dans une région dangereuse, où sévissent des forces détruisantes. Ainsi sacrifions-nous celui dont nous rions, l’abandonnant sans nulle angoisse, à quelque déchéance qui nous semble légère (le rire sans doute n’a pas la gravité du sacrifice). » (pp 113-114)

Et, dans les notes, pages 440 et 441 : 
« cependant nous ne faisons jamais qu’apercevoir en autrui la façon dont dispose de nous, de nos prétentions, de nos illusions naïves, le mouvement printanier de la vie. »

Ces lignes dessinent d’autres lignes de fracture entre les deux théories : alors que le rire de Bergson vise à maintenir le rieur dans ses positions et croyances, le rire de Bataille est destiné à les saper au contraire, puisque c’est de sa condition humaine qu’il rit en se riant de son semblable. Le rieur de Bataille rit de lui-même, en s’atteignant à travers un autre. Cette différence tient au fait que le rire de Bergson est un autre moyen d’asseoir et d’affirmer les valeurs et les croyances d’une société, leur donnant une stature tragique, un air de sérieux, affirmant par les rires qu’on ne se moque pas des règles impunément, qu’on ne les enfreint pas, qu’elles sont destinées à être suivies obstinément. Le rire de Bataille, étant fondé sur une angoisse surmontée par la joie, n’est rien d’autre que la reconnaissance du caractère limité et mensonger de ces règles, la conscience trouble qu’en dessous d’elles, c’est toute la vie, toute la nature qui coule, ne respectant aucun ordre ni aucune loi. Rire ainsi revient à reconnaître qu’aucun Dieu, aucun être, aucune loi n’est faite d’airain, qu’ils ne peuvent résister à ces mouvements violents et désordonnés qui constituent la sphère du sacré.


Le rire est ainsi lié aux notions d’expérience intérieure et d’expérience mystique, dont il est l’égal, aux notions d’angoisse, de sacré et de non-savoir, qui en constituent les fondements, d’acte érotique, de larmes, de terreur, d’angoisse, de sentiment du sacré ou du poétique, qui sont les autres attitudes que l’on peut avoir face à son objet, qui n’est rien d’autre que le mouvement de bascule d’un monde stable et maîtrisé à un monde inconnu dans lequel on ne dispose d’aucun repère. Il est aussi lié aux notions de sacrifice et de dépense improductive, dont il est une forme quotidienne et atténuée.


Sources :


Georges Bataille : Œuvres Complètes, Tomes I, V, VI, VIII. Editions Gallimard.
J-F Fourny : Bataille et Bergson, Revue d’histoire littéraire de la France, 91e année, n4-5 (juillet/octobre 1991)
Georges Bataille, Michel Leiris : Echanges et correspondances, Gallimard

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