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vendredi 4 octobre 2013

Les essais

C'est au niveau des essais que des périodes distinctes semblent se dessiner le mieux. Leur découpage en « sommes » facilite en effet la chose. Cependant ce découpage a quelque-chose d'assez factice, même s'il semble être en accord avec le rythme de rédaction et des premières publications. Il nie en effet tout le travail souterrain qui, s'il est pris en considération, estompe les frontières entre les différents groupements. À suivre le laboratoire secret de l'écriture intellectuelle de Bataille, l'unité de la pensée se dégage mieux ; le cœur en est La Part Maudite I, la consumation. Cet essai trouve ses origines dans les premiers essais de Bataille, L'anus Solaire, L’œil Pinéal, dans certains articles donnés à La Critique Sociale et voit ses premières rédactions s'écrire en même temps que les essais de la Somme Athéologique.


En retour, ce titre général de « Somme Athéologique » est donné aux essais publiés dans les années 40 seulement à l'occasion de leur réédition, sans doute pour bien montrer leur différence et les distinguer d'avec la série d'essais qu'il envisageait alors, et qui ne vit qu'un seul de ses tomes publié : La Part Maudite I, la consumation en 1949. Il avait prévu à cette occasion, outre les rééditions et regroupements des différents textes publiés à l'origine séparément, de rédiger de nouveaux ouvrages pour les accompagner et expliciter sa démarche et son propos d'alors. Il annonça ainsi un ensemble de titres vite abandonnés.
Au fur et à mesure, le projet de Somme Athéologique se réduit de plus en plus, pour se limiter à cinq livres prévus. Outre les trois qui sont maintenant célèbres, devaient s'adjoindre une Théorie de la Religion, intégrée au Tome V : « Système inachevé du Non-Savoir » avec quelques autres textes de l'époque. Achevée, à quelques détails près, elle ne sera pourtant publiée qu'à titre posthume. Du tome IV : Le pur bonheur, jamais écrit, on ne dispose que de quelques notes et ébauches de plans.
En 1961, lors de la réédition du Coupable, le plan se réduit définitivement aux trois ouvrages que l'on connaît. Les deux autres livres ayant été abandonnés. Soit à cause de la maladie, qui rendait toute écriture pénible, soit parce qu'ils n'avaient plus une actualité suffisante à ses yeux justifiant d'y travailler encore, soit encore parce que les autres essais publiés avaient rendus ces livres inutiles, toute chose ayant trouvé son expression privilégiée.

En prenant en compte même les livres non publiés du vivant de Bataille, la distinction entre les deux grands groupements d’œuvres s'estompe encore. La Théorie de la Religion commence en effet à préparer le style d'écriture des ouvrages ultérieurs, de même qu'il augure certains thèmes qui trouveront leur pleine expression dans des ouvrages autonomes tels que L'érotisme.
Un projet de livre apparaissant dans les premières ébauches de plans, La Sainteté du Mal, semble de plus préfigurer déjà ce que donnera par la suite La Littérature et le Mal.




La Part Maudite est la seconde grande somme d'essais entreprise par Bataille et qui connaîtra, elle aussi, nombre de revers et de transformations. Elle s'ouvre sur un essai « d'économie générale » publié dans la collection que Bataille dirige aux éditions de Minuit, L'usage des richesses, et qui se résumera à deux publications seulement ; une de Bataille, une de Jean Piel. De nombreuses autres étaient pourtant prévues, dont certaines de Bataille lui-même. Il comptait en effet y publier les tomes à venir de la la Part Maudite. Le second était dors et déjà annoncé : La Part Maudite II, de l'angoisse sexuelle aux malheurs d'Hiroshima. Ce livre ne sera jamais écrit, la collection ne sera pas maintenue. Mais Bataille continue à rédiger sa nouvelle « somme » et à envisager des publications : à la Consumation devaient s'adjoindre L'érotisme (refonte de son Histoire de L'érotisme) et la Souveraineté (aboutissement d'un essai abandonné devant s'appeler Nietzsche et le communisme). Ces deux essais, pourtant presque achevés, ne connaîtront pas non plus de publication du vivant de Bataille qui les abandonnera au milieu des années 50.

Les ouvrages de la Part Maudite sont pour l'essentiel des ouvrages composites, comme l'étaient du reste les ouvrages de la Somme Athéologique. A ceci près qu'ici, Bataille n'assemble pas un mélange de poèmes, de pages de ses journaux et de réflexions philosophiques, mais il ordonne ensemble diverses articles publiés dans des revues, essentiellement dans celle qu'il dirige : Critique. L'écriture y est plus claire, plus suivie, saute moins d'une idée à l'autre mais s'attache au contraire à lier de manière rigoureuse et logique les idées entre elles.




La Part Maudite abandonnée, Bataille n'en continue pas moins à travailler ses manuscrits, à donner à ses idées la forme la plus achevée possible. C'est ainsi qu'après de nombreux avatars, L'érotisme finit par être publié en 1957, sans aucune mention faite à la Part Maudite, après la publication en 1955 de son Manet et de son Lascaux.
La Littérature et le Mal, de son côté, publié en 1957 en même temps que L'érotisme et Le Bleu du Ciel, est un recueil d'articles publiés en revue et collectés. Pour l'essentiel, les essais parus à partir de 1955 ne sont plus de tels agrégats. Ses essais, sur l'art comme sur l'érotisme, ou encore son introduction au Procès de Gilles de Rais sont pensés immédiatement comme des livres. Ce qui assure d'emblée leur unité. Ils permettent à Bataille de donner leur dernière expression à des idées, à des pensées qui l'ont longtemps animé et qu'il n'a eu de cesse de vouloir exposer. Ce sont donc des bilans autant que des recommencements, des débuts autant que des fins. Le plus beau, le plus concis, celui dont la perfection du style contraste pourtant avec les conditions de rédaction, horribles et douloureuses, est son dernier essai publié de son vivant : Les Larmes d'Eros. Livre d'art, richement illustré, à l'instar de Manet et Lascaux, il synthétise en quelques phrases sybillines ce qu'il y a de plus essentiel dans ses théories de l'érotisme.



Derrière ce découpage sommaire, donc, en partie provoqué et voulu par Bataille, qui marque des différences de thèmes et surtout de ton, se cache une profonde unité et une distinction nettement moins tranchée, une évolution plus fluide de la pensée et des thèmes abordés dans les différents ouvrages et aux différentes périodes.

samedi 21 septembre 2013

Littérature de Georges Bataille



« Je me suis souvent demandé ce que pouvait bien être un roman. La plupart du temps, la question même, à peine posée, me semblait stupide : ne pouvais-je continuer de lire, peut-être même d'écrire des romans, sans savoir au juste le sens du mot ? Je n'étais nullement intrigué, mais il faut dire qu'une ignorance est parfois la chose du monde la plus difficile à préserver. Il en va de l'ignorance comme du repos ... »
« La souveraineté de la fête et le roman américain », OC XI, p 519








Tableau



Légende :
Non publié pour raisons diverses (inachevé, abandonné, etc).
Achevé et non publié.
Récits homonymes (destiné à être publié sous le nom de Bataille) : publiés et non publiés
Récits hétéronymes (destinés à être publiés sous un pseudonyme) : publiés et non publiés

Certains titres se retrouvent plusieurs fois quand la date de rédaction et de publication sont très éloignés. Ils ne sont pas, à l'intérieur des cases, rangés par ordre de publication et d'écriture.
La colonne « Autres et ébauches » est presque inutile, de même que la première ligne. Les titres sont donnés seulement à titre indicatif, puisqu'ils sont accessibles tant dans le tome IV des O.C. que dans le volume Pléiade (sauf en ce qui concerne le « roman proustien » dont l'existence n'est mentionnée que dans le Choix de lettres, et tout pousserait à croire qu'il n'a jamais mené ce projet très loin).
Seuls les pièces de théâtre, radiophoniques et scénarii sont mis en évidence en couleur dans la dernière colonne.




Place des romans de Georges Bataille


Il est absurde et tout à fait arbitraire de séparer les œuvres littéraires des œuvres « intellectuelles », articles et essais, et de diviser de surcroît récits (au sens large) et poésie.
Non pas seulement que sa littérature serait l'illustration romanesque de sa pensée—autre manière de maintenir vivante et ferme la séparation—comme il en va chez Sartre par exemple, mais parce que véritablement les limites et différences de genre n'existent pas chez Georges Bataille. D'une part, parce que tous ses textes naissent tous du même lieu, ont tous la même origine : il naissent d'un centre bouillonnant d'écriture qui mêle instinctivement le récit, l'expression pure de la pensée, poésie, et ce n'est que par après que chaque partie trouve son identité, son indépendance et se développe séparément. Ses carnets et boîtes montrent en effet mêlés ensemble, parfois entremêlés dans le même texte récit et réflexions. Cette indifférenciation se retrouve à différents moments et à différents niveaux : les boîtes dans lesquelles il réunit des papiers pour ses divers projets, regroupent des textes de plusieurs natures. Il ne voyait pas non plus de problème à réunir en un même projet des textes préexistants : c'est ainsi que Georges Bataille a un temps pensé à faire précéder Dirty de L'anus Solaire au sein d'un projet qui se serait appelé Dianae Deae. Il a également songé à intégrer Dirty dans un autre projet, avec d'autres textes, avant de le reprendre comme introduction au Bleu du ciel. Dans la version de 1935 de ce roman, une série d'aphorismes, proches de ce qu'il développe dans L’œil Pinéal et L'anus solaire, suit immédiatement l'introduction. On retrouve aussi, souvent, dans ses essais de la Somme Athéologique, dans le corps même du texte, des poèmes ou des fragments autobiographiques qui viennent ruiner la continuité de la réflexion ou au contraire viennent en renforcer l'intensité en une sorte d'explosion.
L'unité profonde de toutes les formes d'écriture à laquelle Bataille s'est livré n'est donc pas étonnante. On la retrouve à chaque étape : à la naissance de l'écriture, à la genèse des différents projets dans lesquels Bataille envisage de réunir divers textes de nature très différente, à l'arrivée, où de nouveau il mêle intimement les différents genres d'écrits.
Mais cette intrication des genres n'est peut-être pas la forme la plus déroutante : Le bleu du ciel toujours vient remplacer et tien lieu d'un essai consacré au fascisme que Bataille abandonne face à la pression des événements. Plus qu'un roman donc : un essai, un roman, et le commentaire personnel d'une crise générale.

On ne peut donc les séparer que par un souci de clarté qui ne doit pas faire illusion : cette séparation n'est vraiment rien de véritable, n'est que pure pédagogie.
Le tableau permet de voir rapidement certaines choses : on a l'habitude de dire que la littérature est la « part maudite » de l’œuvre de Georges Bataille, vouée par l'auteur à n'exister que sous le patronage d'alter-ego, vouée à hétéronomie seule : Madame Edwarda par Pierre Angélique, L'histoire de l'oeil par Lord Auch, enfin, Le Petit par Louis XXX. Pourtant, Eponine et Dirty après-guerre sont publiés sous son propre nom. Ce n'est pas seulement parce qu'il se sent plus libre de publier sa littérature érotique sous son nom après la guerre : avant elle, il était fermement décidé à publier Le bleu du ciel sous son nom, et après, à publier Ma mère sous pseudonyme. Il y a donc bien un mystère récurrent et persistant au cœur de sa littérature indépendamment des liens qu'elle entretient avec ses textes théoriques : qu'est-ce qui fait que certains textes nécessitent par eux-mêmes le recours à un pseudonyme et que d'autres, tout aussi licencieux, peuvent se permettre de paraître sous le nom de Georges Bataille ?


mercredi 1 mai 2013

Une généalogie lourde

« Et tout d'abord j'épouserai, si Dieu veut, Marie D. Admets cela comme un acte de ma volonté, il ne s'agit pas là d'une vaine séduction et tu sais bien comment j'ai été séduit. Il ne s'agit que de ma volonté et si, dans cette pleine possession de soi, cet acte t'en déplaît, c'est que tu ne m'aimes pas encore comme je dois l'être. ». Georges Bataille, Lettre à Marie-Louise Bataille. 9 août 1919

Une Généalogie Lourde

Georges Bataille voulut se marier avec une des grandes sœurs de son ami d’enfance Georges Delteil ; Marie (née le 18 août 1898). Nous avons trace de ce désir dans une lettre datée du 10 janvier 1918. Il l'évoque alors comme une possibilité parmi d'autres. Ce n'est que l'année d'après se décide à faire sa demande, ne voyant plus le mariage comme une possibilité parmi d'autres, mais comme étant la seule désirable.
La main de Marie lui fut refusé. Il semble que ce refus ait porté non pas sur la personnalité de Georges, qui à l’époque n’était pas encore celui qu’il sera—il était alors en effet épris de religion, sage, et faisait la fierté du village—mais sur sa famille, ou plutôt sa généalogie et les risques qu’elle faisait encourir à une éventuelle descendance.
En effet, il y a un cas avéré de consanguinité, éventuellement un deuxième (mais Michel Surya, dans sa biographie, considère cela douteux et penche plutôt pour une simple homonymie). Plus inquiétant, plus proche et de plus de poids : la syphilis du père, déjà contractée et à un stade avancé quand Bataille fut conçu et les récentes crises de folie de la mère.
Tout cela ne pouvait que laisser craindre le pire.

Le plus étonnant dans ce refus est que Georges donne raison aux parents de Marie et partage leur avis. Il s’attriste, se désespère même (« je me serais tué assez volontiers » avoue-t-il dans sa lettre du 29 octobre 1919) mais il ne se révolte ni ne s’indigne. Il s’en étonne encore moins : il sait en effet « ce que son mariage peut avoir d’inconvénients, c'est-à-dire que peut-être, il a plus qu’un autre des chances d’avoir un enfant malsain ; et [il] trouve assez juste qu’on l’écarte » seulement, reproche-t-il, « il fallait le faire un peu plus tôt », avant que les deux enfants ne se lient ensemble par un amour réciproque et nourri par l’espoir d’une union autorisée et possible.

Dans un premier temps, il semble qu'encore une fois, Bataille ne parvienne pas à se faire une raison :
« voilà que Marie D est pour ainsi dire perdue pour moi et que je l'aime de toute ma droiture avec la volonté d'outrepasser même la volonté ».
Mais devant le caractère inéluctable du refus, il ne peut que s'y plier lui-même :
« Et en somme, avec Marie D tout est bien fini. Jeanne [Jeanne Delteil (22 février 1897) était la grande sœur de Marie et de Georges Delteil] lui a écrit de ne pas se faire d'illusions parce que ses parents n'accepteraient jamais […] Il reste que je n'ai en quelque sorte plus un seul espoir de ce côté car elle est bien trop une fille obéissante et, d'ailleurs, je ne l'accepterais pas autrement que du bon gré de ses parents. »


Cette union avec Marie Delteil était à plus d’un titre importante pour Georges Bataille. Déjà parce qu’il l’aimait. Mais plus important parce qu’en été 1919, ayant vu l’échec de ses espoirs religieux et ne pouvant se résoudre à une vie tout à fait profane, il voyait en cette union avec la sœur de son ami une voie médiane qui lui aurait permis de vivre malgré tout selon ses principes religieux. La dernière qui lui permettait encore de se raccrocher à son désir de vie pieuse. Il annonce ce projet de mariage comme un « tiède idéal de vie familiale—chrétienne certes—mais encore pleine de jouissances terrestres aussi médiocres qu’honnêtes » dans sa lettre du 10 janvier 1918. On sait que Bataille déjà à l’époque a un caractère absolu, et qu’il ne supporte ni ce qui est tiède, ni ce qui ressemble de près ou de loin à un compromis avec ses aspirations les plus hautes. Il ne se plie à cette conciliation pleine de promesses que contraint par la force des choses et par la « faiblesse de son caractère » qui lui fermait les portes de la vie monacale.
En effet, incapable de se libérer entièrement des désirs de la chair qui le préoccupaient et l’angoissaient, mais en même temps incapable d’y souscrire et de les accepter platement comme simple dimension banale de l’existence terrestre, il voyait dans ce projet de mariage une échappatoire vers laquelle il pouvait tendre toute sa volonté. Cette union lui promettait d’une part de sauver à ses yeux une croyance religieuse qui, on peut le croire, était fortement ébranlée depuis son séminaire à la Barde, et de l’autre de le prévenir de tomber à nouveau par lâcheté dans les faiblesses du corps et de ses plaisirs fades (et Paris, où il menait alors ses études, n'était pas avare de ces plaisirs-là). C’était, on le voit, un idéal compensatoire qui l’aurait consolé de l’ancien, seul vrai, dont il aurait su se contenter, et dont l’échec, s’ajoutant aux autres, a très certainement joué son rôle dans le changement d’attitude qui sera le sien à son retour d’Espagne.


Sources
Michel Surya : la Mort à l’œuvre. Editions Seguier. 
Choix de Lettres. Gallimard.

 

Séjour chez les jésuite

Carte postale de La Barde (Dordogne)
« Pour le moment je m’en vais me fourrer jusqu’au cou chez de bons P.P. jésuites auxquels m’adresse M. Saliège. Je suis las, las et trop las de me livrer à cet imbécile affolé et passionné qu’on nomme Georges Bataille. ».
Georges Bataille, Lettre du 5 juin 1918.


Le Séminaire et le Conseil de Jules Saliège

En 1917, Georges Bataille, démobilisé, revient vivre en Auvergne, à Riom-ès-Montagnes. Il semble y mener, jusqu'à la fin de l'année 1918 et son entrée à l'école des Chartes, une vie austère tournée vers la méditation et le travail.
Les lettres de l’époque, publiées dans le Choix de lettres par Michel Surya, ainsi que le témoignage de Delteil publié dans le numéro de Critique, Hommage à Georges Bataille, permettent de dire dans quelle ambiance il a vécu lors de cette période, ce sur quoi il a travaillé et à quelles occasions.

Ce qui deviendra par la suite la plaquette publiée sous le titre Notre Dame de Rheims est à la base le titre d’une conférence lue par Bataille devant un parterre de jeunes enfants sur les malheurs et les horreurs subies à Reims, ce à la demande d’un ami dont on ne connaît que le prénom et qui n’a pas été identifié : Jean-Gabriel.
Ami semble-t-il important pour Bataille, à la fois guide et confident, enrôlé lui aussi en 1916.


Ce travail, cette plaquette, ces lettres montrent que la guerre est une des préoccupations majeures de Bataille à cette époque, ainsi qu'une source d’inquiétudes et d’angoisses profondes ; il est à parier qu’elle fut l’objet de nombreuses de ses méditations. On sait, en effet, toute l’importance qu’elle a eue pour lui : comme nous l'indiquent les notes du Coupable, quand Bataille parle de la guerre, ce n'est jamais qu'à la première guerre mondiale et non à la seconde qu’il songe.


1918 est, au delà de ces problèmes, une année importante et particulièrement riche pour Bataille, traversée à la fois par des atermoiements amoureux, la lente préparation au concours d'entrée à l'école des Chartes, « études commencées avec passion », le déchirement enfin entre deux aspirations contraires : un sacrifice entier de sa vie mise au service de Dieu d'une part, des attachements impérieux aux choses de la terre de l'autre.

Depuis 1917, Georges Bataille se rend régulièrement au séminaire de Saint-Flour, sans s'y être pour autant inscrit. C'est qu'il ne peut pas se résoudre à entrer dans les ordres ; le séminaire l'amènerait à devenir prêtre, or, c'est le monachisme qui l'attire vraiment, au point qu'il exprime ce désir avec vigueur dans sa lettre du 20 avril 1918 : « je puis aujourd'hui mettre toutes mes richesses parmi toutes mes réelles aspirations. Je ne servirai qu'un maître et c'est au cloître que je le servirai dans la plénitude de l'amour. » Il sait pourtant tout ce que ce désir a de désespéré et d'irréaliste. Irréaliste : ce n'est pas pour vivre en accord avec une foi démesurée qu'il songe au cloître, mais pour lutter contre des désirs, une nature impérieuse qu'il ne peut combattre par ses seules forces. Il attend des murs du monastère qu'ils le défendent contre lui-même, ce besoin absolu de croire et de se livrer à Dieu semble un mouvement désespéré qui trahit déjà son absence de foi, bien que cette dernière ne soit pas encore reconnue comme telle.

De plus, il ne parvient pas à se résoudre à abandonner sa mère : « je ne puis songer à partir immédiatement au séminaire et à laisser ma mère seule : le renoncement évangélique ne peut aller jusqu'à quitter ceux qui ont besoin de vous. » (22 janvier 1918). Décision qui serait lourde de conséquences donc ; d'une part, il abandonnerait sa mère (était-elle encore instable à cette époque?), d'autre part, ne pouvant partir immédiatement, il se condamnerait jusqu'au départ à vivre des jours vides, vu qu'il cesserait dès lors d'étudier en vue du concours, d'office abandonné. Idée trop angoissante pour être tolérée, situation délicate, où les aspirations les plus contraires s'affrontent sans qu'aucune ne parvienne à s'imposer.

Jules Saliège, qui dirigeait alors le séminaire de Saint Flour, recevait donc régulièrement Bataille, l'aidait à y voir plus clair. Voyant ses hésitations, ses doutes et l'irrésolution qui était la sienne quant à son avenir et à sa foi, ne pouvant rien faire de plus pour le guider, le futur Cardinal l’invite en janvier à suivre un séjour dans une maison d’exercices spirituels jésuite dont il connaissait les directeurs. C’est finalement en juin que Bataille suivra cette retraite, se rendant pour une semaine à la maison de La Barde (Dordogne).



Les Jésuites et les Exercices Spirituels

« La première remarque est, que par le mot d’Exercices Spirituels, on entend toutes les manières d’examiner sa conscience, de méditer, de contempler, de prier mentalement et vocalement, enfin, de s’acquitter dûment de toutes les opérations de l’esprit. »
Exercices Spirituels, Ignace de Loyola.


Paysage de Montserrat (André Masson)
C’est au début du XVIe siècle que Ignace de Loyola, né en 1491, courtisan puis militaire, est blessé au siège de Pampelune et qu’il lit, pendant sa convalescence, un certain nombre de livres religieux. Rétabli, il part se confesser et prier à l’église de Montserrat. Après ses trois jours de prière, il abandonne définitivement sa vie passée pour se consacrer à Dieu et vivre une vie d’ascèse en tant qu’ermite ; il vivra en cette condition pendant près d’une année dans la ville de Manrèse, où il livrera son expérience de la foi et de l’union à Dieu sous la forme des Exercices Spirituels, qui au delà de leur nouveauté poursuit et synthétise des traditions ascétiques préexistantes. Il part ensuite faire un court séjour à Jérusalem sur les traces de Jésus avant de se rendre à Paris suivre des études poussées. C’est lors de ce séjour qu’il rencontrera ceux qui le suivront dans son projet et sa vision de la foi. C’est en 1537, à Venise, alors qu’ils sont en route pour gagner Rome, qu’ils se donnent comme nom Compagnie de Jésus, et que ceux qui, dans cette compagnie, ne sont pas encore prêtre, sont ordonnés. Trois ans plus tard, le Pape Paul III reconnaît par bulle papale la Compagnie de Jésus, et très vite, ils sont envoyés en mission autour du globe, ouvrent des écoles, promeuvent la culture et la recherche, œuvrent pour les plus démunis. A partir du XVIIe siècle, les jésuites sont victimes de violentes attaques et diffamations de toutes parts, qui aboutiront à la suppression de la compagnie en 1773 par le pape Clément XIV. La compagnie sera rétablie en 1814, là aussi par décision papale.
Les Exercices Spirituels, écrits au tout début de sa conversion, permettront à Loyola de s’attacher ses premiers compagnons une fois arrivé à Paris. Ils sont écrits non pas pour celui qui doit s’adonner à ces exercices, mais pour celui qui les donne à faire et il constitue le cœur des retraites, dont le déroulement est rythmé par les méditations et les prières.

Voici les points les plus saillants de la méthode :
Portrait de Saint Ignace de Loyola
__ les exercices sont structurés en quatre « semaines », même si la durée de ces différentes phases n’était pas rigoureusement de sept jours et qu’elles ne sont pas toutes égales en importance : c’est en général sur les deux premières que l’accent est véritablement porté, c'est-à-dire sur celles qui consistent d'une part en la considération des péchés, afin d’en éprouver de la douleur et de s’en purifier, d'autre part en la considération de la vie de Jésus-Christ jusqu’à son entrée en Jérusalem. Ainsi, la première semaine consiste en un examen de conscience approfondi qui vise à débusquer tous les péchés en soi et à s’en humilier, à considérer attentivement non seulement les siens, mais aussi ceux du genre humain dans son intégralité, celui des anges et à en tirer humilité et repentir. Non seulement ces péchés mais leurs conséquences (dont la plus notable est la passion de Jésus-Christ) pour s’exhorter soi-même à une conduite plus digne. On sait que Bataille déjà sans doute s’adonnait à ce genre de méditation : on connaît l'une de ses lectures de l’époque, Le Latin Mystique, traversé par une condamnation virulente de la chair, on sait qu'il ne passait pas une semaine sans se confesser et l'on voit dans ses lettres qu'il s’accuse plus ou moins complaisamment mais de manière presque systématique. Tout cela montre déjà une fixation sur l’idée de péché (son corollaire étant la pureté) qui sans doute a trouvé dans cette retraite un de ses moments les plus intenses.

__ ces méditations réglées font jouer toutes les facultés humaines : le retraitant s’attache dans les préludes à se représenter brièvement l’histoire (passage des évangiles, de la vie des saints, etc) qui servira de support à la méditation, ainsi que le lieu où elle se déroule, afin d’y fixer son imagination, et exprimera les buts visés par cette méditation, afin de ne pas s’en éloigner. La méditation en elle-même se divise en points, plus ou moins nombreux suivant l’objet de l’exercice et le support utilisé, mais pour chaque, c’est toutes les facultés de l’esprit (plus celles du corps, qui doit être mis dans un lieu et une position qui dispose convenablement l’âme pour la méditation) ; la mémoire apporte la matière de la méditation, ce qui a été dit dans les préludes, lectures saintes ou non, expérience personnelle, l’imagination s’en empare pour se représenter concrètement la scène, via les cinq sens : la vue, le goût, l’odorat, l’ouïe et le toucher afin d’offrir plus de matière à l’entendement et le mieux exciter. L’entendement tire des conclusions, juge de ce que la mémoire et l’imagination lui donnent, analyse, conclue et en tire toutes les vérités qu’il en peut tirer afin que la volonté se voit dirigée, par l’entendement et les émotions (amour du Christ, haine du péché, etc) suscitées par la méditation. C’est toute la personnalité humaine qui est ainsi sollicitée et mise en branle dans ces méditations. Bataille sera sans doute influencé par cette méthode tant dans la manière dont il abordera la photo du supplice chinois, que, sans doute, dans certaines idées qui seront les siennes et qui jouissent d’un écho certain dans la « première semaine » des Exercices Spirituels ; écho ne signifiant pas pour autant origine.




Le Séjour de Georges Bataille à La Barde


Georges Bataille est reçu à la maison Notre-Dame du Bon Conseil, située à La Barde, près du village La Coquille, en Dordogne—du 15 au 19 juin 1918 comme « hôte individuel » ; c'est-à-dire qu’il n’était pas accueilli au sein d’un groupe homogène, comme cela est souvent le cas. Il a donc pu bénéficier au cours de ces cinq jours d’une attention particulière et suivie par les deux prêtres en charge du lieu à l’époque, d'abord par le père Eugène Ibos, dont le Cardinal Saliège dit dans la préface pour la biographie rédigée par le père Raoul Plus qu’on « lui envoyait les cas embarrassants », très certainement dans une moindre mesure par Antoine Boissel (1858-1934) qui était à l'époque son adjoint.


La maison de la Barde et le père Ibos


Le père Eugène Ibos, qui le reçut, a fait l'objet d'une biographie. Elle offre quelques éléments intéressant sur l'homme avec qui Bataille a conversé une semaine durant et qui lui fit comprendre qu'il n'avait pas la vocation.
Il est né en 1858 en Hautes Pyrennées, dans une petite commune du plateau de Lannemezan. Il entre au Noviciat de Pau et y mène de brillantes études, malgré une santé chétive ; une maladie pulmonaire, douloureuse et incapacitante, entrave le rythme de ses études, l'accompagnera toute sa vie, qu'il surmontera pourtant en redoublant d'efforts et d'abnégation. Il n'en sera pas moins, pendant un temps, considéré comme un bon à rien : emmettant le souhait d'être envoyé en tant que missionnaire en Afrique, on lui rétorqua vertement qu'il ne valait même pas le prix du trajet.

La maison d'exercices spirituels de La Barde
Sa santé fragilisée, on l'envoie à la maison d'exercices spirituels de Montbeton, près de Montauban, afin de le mettre au vert. Loin de s'y reposer, il fait montre d'une activité inlassable remarquée de tous. En 1911, il devient directeur de la maison de retraites spirituels de la Barde. Cette dernière a été ouverte en 1909 près du village de La Coquille, dans le nord de la Dordogne, dans une vaste propriété qui appartenait avant à la famille de Mgr Gay. Ils y cessèrent de recevoir des retraitants à deux reprises. Elle servit d'ambulance de 1914, depuis la mobilisation, jusqu'à Juillet 1916. Lors de la seconde guerre, la maison servit d'asile pour réfugiés. Le 20 juin 1940, le père Eugène Ibos écrit dans son journal : « On est cinquante-cinq présents au réfectoire ». Avec la guerre, la maison ne pouvant plus recevoir de retraitants, elle fut transformée en Maison de Troisième Probation, dirigée par le R. P. de Bazelaire. Le P. Ibos mourut peu après, en 1946. La maison fut revendue en 1983, fut rachetée par la fondation Jean-Luc Lahaie. Elle a depuis été investie par l'Office de Tourisme.

Le P. Ibos était connu et apprécié de tous ses retraitants pour sa capacité d'écoute, ses qualités de fin psychologue ; il voyait en effet immédiatement si le retraitant était fait pour une vie religieuse ou laïque mais n'imposait jamais son point de vue ; il guidait au contraire le retraitant pour qu'il découvre de lui-même la voie à suivre. Il se passionnait aussi pour la situation politique, sociale, et invitait vivement ses retraitants à se tenir informé des actualités et d'en s'en faire une opinion. C'est fidèle à ce dernier trait de caractère qu'il encouragea Bataille à donner la conférence sur Notre-Dame de Reims et à s'entretenir avec lui sur le conflit.


Le séjour de Georges Bataille


Il est impossible d’avoir la moindre certitude quant au contenu en lui-même de cette retraite, sur ce que Bataille y a vécu, sur ce qu’il y a étudié, sur ce qui s’y est dit (on sait qu’il a parlé là-bas de la guerre, des troubles de l’époque, de leur sens. On sait qu’il a été question des choix de vie à venir de Bataille. On sait qu’il a été question de la causerie pour laquelle Bataille avait été invité à parler de la cathédrale de Reims et qui était encore à l’état de projet. Mais tout cela ne sont que des généralités). Les rares informations que l’on en a, le seul sentiment que l’on peut s’en faire ne se base que sur quelques rares et maigres témoignages et traces. Mais il ne fait aucun doute que si la spiritualité ignacienne n’a laissé qu’une empreinte modeste, discutable et embrouillée dans l’œuvre de Bataille ; il est à savoir que ce n'est que « bien après 1918 que la spiritualité ignacienne a été redécouverte et approfondie ». Avant cela, les retraites n'étaient peut-être pas aussi fidèle à l'esprit de Saint-Ignace. On ne peut donc se fier aveuglèment à ce que l'on peut trouver dans les Exercices Spirituels. Il va sans dire que cet épisode fut autrement plus important sur un plan personnel et immédiat, les lettres à Jean-Gabriel qui mentionnent ce séjour le montrent bien.

Georges Bataille, en 1918, hésitait quant à la voie à suivre : vie laïque, avec l’entrée à l’école des Chartes qui se profilait ou vie religieuse ? Et si vie religieuse, quelle vie religieuse ? Le séminaire de Saint Flour, qu'il fréquentait, l’aurait destiné à être prêtre diocésain, mais c’est plus une vie monacale qu’il souhaitait. On le sait, Georges Bataille a des idées absolues et très précises sur ce qu’est la vie, et elle doit être entièrement consacrée à Dieu. Il n’a cependant pas assez de force de réalisation pour s’astreindre à cette vie—à ce sacerdoce plutôt, et plus il s’y efforce, plus il semble s’angoisser et tendre vers des plaisirs terrestres dont il ne peut totalement se défaire. C’est d’ailleurs à cause de cette incapacité qu’il se voit moine, afin que des murs de pierre le sépare et le protège de la tentation, sans que la vie monacale, son isolement et sa rigueur pointilleuse ne lui conviennent vraiment. Pris entre des aspirations trop hautes qu’il ne peut réaliser et des désirs trop bas qu’il ne peut refréner, incapable même de vraiment se positionner par rapport à eux, incapable surtout de prendre une décision et de s’y tenir durablement, il se rend à la maison d’exercices spirituels de la Barde afin de clarifier sa situation et de pouvoir prendre une décision ferme et irrévocable. Il le dit bien dans la lettre du 30 janvier 1918 :
 « si je vois clair, il va de soi que je sauterai gaiement le Rubicond—et ainsi ferai-je si je suis repris par mon ancien esclavage, et ce ne sera pas non plus sans joie. Si au contraire je reste libre de cœur et que rien de nouveau ne se précise, si je persiste en obscurité et en indifférence, il n’y a aujourd’hui rien en moi qui puisse s’appeler une vocation. » 
En absence d’une quelconque vocation, Bataille se contenterait de poursuivre sa vie sans essayer de l’infléchir dans une direction ou une autre, poursuivant ses études qui se présenteraient fatalement, laissant les jours s’écouler sous lui, comme il dut le faire de janvier à juin, quand il lui fallut « apprendre à marcher devant (lui) dans l’indifférence de (sa) volonté ».

Après les « cinq journées précipitées, surchauffées, violentes » de son séjour, il ressortit apaisé, libéré des contradictions et des volontés irréalistes qui le contraignaient à d’infinis retournements et atermoiements. Il est désormais certain qu’aucune vocation ne l'appelait, ayant dépassé et abandonné la « présomption désespérée » qui le poussait à tendre vers une vie haute, toute entière tournée vers Dieu, contre une nature qui ne permettait pas cette élévation. Il n’est donc plus question pour lui de vie entièrement consacrée à la religion. Mais ce n’est pas pour autant que la vie laïque, que la promesse d’un amour avec Marie Delteil (son « ancien esclavage » ?) se soient annoncées comme une évidence. Il en a la conviction : à la sortie de ce séjour, il n’y a pas pour lui de vocation. Il continuera à vivre les événements comme ils viennent, « dans l’indifférence de (sa) volonté », et en premier lieu ses études, sans essayer d’infléchir sa vie dans un sens ou dans un autre, laissant le soin de sa conduite aux « circonstances », qui mieux que lui sans doute arriveront à lui indiquer quelle voie suivre.

Ce séjour le mettra dans la disposition d’esprit qui s’avérera déterminante dans sa perte de foi et sa vie à venir. Libéré de ses aspirations les plus hautes, de ses inquiétudes et angoisses les plus proches, décidé à laisser les événements et les circonstances le guider et décider de ses choix de vie, il ouvre une brèche dans sa foi : l’impossible réconciliation de la vie terrestre et religieuse sous la forme d’une union maritale et d’un amour pur, la découverte en Espagne d’une spiritualité de la chair épanouie, d’une joie à caractère religieux dans l’abondance et l’excès de la vie plus sûrement que dans le retrait de la vie dans des attitudes ascétiques, l’amèneront à privilégier gaiement ce qu’il y a d’excessif dans la vie d’un homme et à abandonner comme un poids l’idée même du Dieu auquel il voulait se vouer.



Place des Exercices dans l’œuvre de Georges Bataille


L'importance biographique de ce séjour est limitée. Limitée dans le temps, limitée dans les effets : elle entre dans le faisceau des éléments qui l'amèneront à abandonner définitivement la foi, mais elle n'en est pas le plus déterminant. Pendant au moins deux ans encore, Bataille sera croyant. Il ne fera pas mention de ce séjour et il ne semblera pas avoir laissé de grandes traces.

A la fin des années 30, au début des années 40, il saura en revanche se souvenir des Exercices Spirituels jésuites. Elle entre dans le cadre de son « Expérience Intérieure » et se trouve donc présente dans les ouvrages de sa Somme Athéologique.
On en trouve évidemment des références dans L'Expérience Intérieure, mais aussi dans Le Coupable. Il y écrit d'ailleurs (p 274) :
« Dans le premier mouvement, les préceptes sont indiscutables, ils sont merveilleux. Je les tiens d'un ami, qui les tenait de source orientale. Je n'ignore pas les pratiques chrétiennes : elles sont plus authentiquement dramatiques ; il leur manque un premier mouvement sans lequel nous restons subordonnés au discours.

De rares chrétiens sont sortis de la sphère du discours, parvenant à celle de l'extase : il faut supposer dans leur cas des dispositions qui rendirent l'expérience mystique inévitable, en dépit de l'inclination discursive essentielle au christianisme. »


Nous avons là un résumé de l'attitude générale de Bataille vis à vis des exercices jésuitiques, du cadre particulier dans lequel il l'insère et de la finalité qu'il leurs assigne. Il reconnaît à ces pratiques une grande qualité, mais affirme dans le même temps que cette qualité ne peut en général pas se manifester pleinement, qu'elles échouent en règle générale, faute de sortir de la sphère du « discours ». Certains seuls y ont réussi : les grands mystiques, parce que l'élan qui était le leur leur ont permis d'atteindre l'extase malgré l'ancrage trop profond dans le « discours », qui est peut-être plus que le langage, qui serait tout entier dans le soucis de convaincre autrui, de faire entendre : ancrage communicationnel, tourné vers les hommes, soucieux de transformer les visions personnelles en termes communs, en vérités susceptibles de valoir pour tous. En un mot : tout ce qui entrave l'homme dans sa quête d'une élévation spirituelle, tout ce dont il doit se débarrasser.
C'est à fin d'une telle libération qu'il place ces pratiques en seconde position, après d'autres méthodes de méditation, orientales celles-ci : le zen. Pratique fraîchement découverte qui a pour principal mérite aux yeux de Bataille de faire le vide, c'est-à-dire de tuer le discours. Pratique non discursive fondée sur une attention particulière au souffle, au rythme de la respiration, fondée sur des thèmes de méditation, ou sur des formules à répéter, des syllabes à étirer dans une destruction de tout sens. Il commence à méditer ainsi avec des thèmes classiques, puis il construit ses propres thèmes de méditation, dont on voit certains exemples dans Méthode de Méditation, qui est moins une méthode, que l'on pourrait suivre, que les bases et les conclusions de ses propres recherches. Il eût pourtant le projet d'écrire une méthode. Il ne le fit pas.
Une fois l'état de plénitude, de silence intérieure, de vide atteint, il commença à remplir ce vide. Les méthodes des jésuites lui servirent alors à visualiser, à vivre, par tous les sens, des scènes cocasses, érotiques ou violentes. Les thèmes de méditation se firent ainsi plus variés ; on se souvient évidemment du supplicié chinois dont il observait longuement les photos, dont il imaginait longuement le martyr et qui incarnait la parfaite figure du Christ, d'un Christ plus proche, plus humain.

C'est souvent en se référant à ce martyr asiatique que Bataille, dans L'Expérience Intérieure, évoque les exercices spirituels. Pour lui, ces exercices mettent en jeu une perversion du langage, nécessaire, qui est la Dramatisation, rejet et négation du discours par le discours lui-même, tension du discours dans lequel ce qui compte le plus n'est plus l'énoncé du vent, mais le vent lui-même. Tension où il ne s'agit plus de suivre des raisonnements mais de se mettre en état de ressentir. Il présente cette idée à la page 26, concluant rapidement que « les Exercices, horreur tout entier du discours (de l’absence), essayent d’y remédier par la tension du discours, et que souvent l’artifice échoue » L'exhortation à vivre les scènes, par les cinq sens, ne permet pas, à elle seule, à plonger dans les extases auxquelles, selon lui, elles devraient aboutir. Elle ne s'élèvent pas au dessus du simple jeu de la langue. Il y faut plus. Il y faut moins : l'autre limite de ces exercices est qu'ils supposent une autorité, Dieu, et une religion constituée qui assigne un cadre, des limites à l'expérience, ainsi qu'un but : la fusion mystique avec Dieu et l'accord absolu avec sa volonté. Or, l'expérience est à elle-même sa propre autorité. Elle n'a de limite que le courage de celui qui s'y livre, les possibilités ouvertes par les méthodes suivies.

Cette dramatisation joue un rôle à un tout autre niveau ; l'écriture. Si l'écriture de Bataille est si saisissante, c'est que souvent elle n'en appelle pas seulement à l'intellect, mais aussi aux sensations, par des descriptions exhubérantes, précises, amenant par le discours à vivre les scènes. C'est là une constante depuis se premiers grands articles (L'Amérique Disparue en tête). Il serait bien trop hasardeux d'affirmer que sa manière d'écrire provient de sa rencontre avec les exercices ; on peut cependant remarquer que c'est là une méthode de dramatisation qui partage avec les exercices spirituels une même dynamique, une même logique et un même échec : « nous restons subordonnés au discours. »



Sources

Georges Bataille : Œuvres Complètes Tome V. Michel Surya : Georges Bataille, choix de lettres.
Ignace de Loyola : Exercices Spirituels. Jean Bruno : Les techniques d'illumination chez Georges Bataille, Critique Raoul Plus : Un semeur de paix, Editions MappusRobert Bonfils (Archiviste de la Province de France)  : échanges personnels

dimanche 28 avril 2013

Aréthuse

Décadrame de Syracuse en argent,
à l'effigie d'Aréthuse vers 400 av. J.C.
« A la sortie de l'École, il partit à la Casa Velasquez, puis entre au Cabinet des Médailles et ses premières publications de 1926 à 1928 correspondent exactement à ce que l'on pouvait attendre d'un chartiste, du type traditionnel, à qui l'on avait donné un poste de choix dans la grande maison de la rue Richelieu : ce sont trois articles, d'une haute tenue scientifique, dans la revue Aréthuse sur les Monnaies des grands Mogols au Cabinet des médailles, la Numismatique des Koushans Sassanides et les Monnaies vénitiennes de la collection Le Hardelaye. »
Masson André. Georges Bataille. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1964, tome 122. pp. 380-383






ARETHUSE,
Monnaies & Médailles, Plaquettes, Sceaux, Gemmes gravées, Archéologie, Arts mineurs, Critique





PRESENTATION


Aréthuse était une revue trimestrielle d’art et d’archéologie publiée sous la direction de Jean Babelon et de Pierre d’Espezel, éditée chez Jules Florange, expert en monnaies et médailles, et rattachée au cabinet des médailles de la Bibliothèque Nationale où d’Espezel, Babelon et Georges Bataillent travaillent. 

Jean II Cotelle : Le bosquet de la fontaine de l'étoile
Alphée et Aréthuse qui paraissent dans le bassin
 Elle doit son nom à la nymphe et néréide Aréthuse, dont le Dieu Alphée tomba amoureux après qu’elle se soit baignée dans ses eaux. Transformée en fontaine par Artémis afin qu’elle puisse échapper à son prétendant, Alphée mêla ses eaux avec les siennes et l’emporta sur une île non loin de Syracuse.

Le premier numéro date d’octobre 1923. Georges Bataille commença d’y participer à partir de la troisième année, pour le numéro de juillet, et offrit sa dernière contribution pour le numéro du premier trimestre de l’année 1929. La revue s’arrêtera en 1930, et se poursuivra dans les années 1934-1935 sous un autre nom : Démareteion.





DIRECTION ET COLLABORATEURS

Pierre d’Espezel, sorti de l’école des Chartes, entre au cabinet des médailles de la Bibliothèque Nationale en 1919. Il s’y lie d’amitié avec Jean Babelon, qui dit de lui, écrivant sa nécrologie :
« En saluant sa mémoire me reviennent à l'esprit les liens qu'avaient formés entre nous des travaux entrepris en commun - notamment cette Aréthuse, qui était la revue du Cabinet des médailles et dont la publication a été malheureusement interrompue - et aussi le contact qui unit des fonctionnaires attachés au même établissement, au même département. »
Il entreprit le premier recensement et classement des pièces et médailles conservées dans les bibliothèques de province dès 1935.

Source : Babelon, Jean, « Nécrologie », BBF, 1959, n° 5, p. 250-251

Jean Babelon (1889-1978) fait ses études à l’école des Chartes et en sort en 1910. Sa thèse portait sur les moralités (La moralité de bien advisé et de mal advisé, précédé d’une étude sur les moralités en général). Il entre au cabinet des médailles en 1913 et y passera toute sa carrière, d’abord comme attaché-stagiaire, sous la direction de son père Ernest Babelon, ensuite en 1924, en tant que conservateur adjoint sous celle d’Adolphe Dieudonné, enfin en tant que directeur de 1937 1961. Il participera aussi à la revue Documents.


ARETHUSE ET GEORGES BATAILLE

Georges Bataille participe à cette revue en tant qu’employé du Cabinet des médailles, et fournit donc quelques articles et des notes sur la numismatique. Pendant longtemps, d’ailleurs, il ne sera connu qu’à travers elles. C’est pourtant moins lui qui parle dans les lignes de ces articles que sa fonction. C’est d’ailleurs plus à elle qu’à lui que font appel les directeurs de la revue avec qui il travaille au quotidien. On aurait tord de chercher à y voir d’avantage—à une exceptions près, certes timide : son article sur les monnaies des grands Mogols.

Pour Aréthuse, en effet, revue à laquelle il participe peu, il ne livre que quelques articles, pour l’essentiel de peu d’importance. 6 chroniques, dont trois très courtes en Avril 1928, deux articles écrits à l’occasion de nouvelles acquisition, dont un important, sur les monnaies des Koushans.
Il ne fournira, en trois ans, que deux articles importants : celui sur les monnaies Koushans et, surtout, celui sur les monnaies des grands Mogols, qui seul, timidement, semble laisser transparaître la personnalité et le style propre de Bataille à travers les vives descriptions de la vie des chefs Mogols qui y sont évoqués.



CONTENU DE LA REVUE (incomplet)


1923

Octobre :
Le portrait d'un magistrat romain sur une monnaie de Priène, par J. Babelon (9 pages)
L'école des médailleurs de Mantoue à la fin du XVe siècle, par G. F. Hill (10 pages)
Une statuette sassanide au musée du Louvre par H.-C. Gallois (6 pages)
Aréthuse : Réflexions à propos de la médaille de guerre (13 pages).
La Galerie d'Aréthuse : Ivoires faux fabriqués à Milan au début du XIXe siècle, par Eric Maclagan (3 pages)


1924

Janvier :
Médaillons d’or du trésor d’Arras. L’entrée de Constance Chlore à Londres en 296 après J.-C., Jean Babelon et A. Duquesnoy.

Avril :
Alexandre ou l’Afrique ? étude d’iconographique d’après les médailles et les pierres gravées.

Juillet :
Ernest Babelon, 1854-1924, par David Le Suffleur (28 p.).
La statue d'Athena en terre cuite de Rocca d'Aspromonte, par Salvatore Mirone (10 p.)
Deux plats sassanides du Musée de l'Ermitage, par Lefebvre des Noëttes (2 p.)


1925

Janvier :
Médailleurs contemporains : Marcel Dammann, Jean Babelon.

Avril :
Une Faustine à Rome, au milieu du XVIe siècle, par Adrien Blanchet (9 pages)
Epée à garde d'acier, ciselée de médaillons sur fonds d'or, par Ch. Buttin (6 pages)
L'aventureux art scythe, par Charles Vignier (6 pages)
Un tétradrachme arsacide inédit, par Marcel Dayet ( 5 pages)
Un fragment de vase sigillé gallo-romain, décoré d'un motif emprunté à une monnaie antique, par Olov Janse (2 pages)

Juillet :
La gravure en pierres fines contemporaine. Les cristaux gravés du professeur Drahonowsky, de Prague, Jean Babelon.

Octobre :
A propos d’une choppe d’honneur. Le compte palatin Jean Casimir (1542-1592), Jean Babelon


1926

Janvier :
Le médaillon de la Croix Byzantine au Musée chrétien de Brescia, par F. de Mély (10p)
L'influence de la sculpture et de la peinture sur les types monétaires de la Grande-Bretagne et de la Sicile au Ve siècle av. J.C. (II), par S. Mirone (18 p)
Camées français au Musée de Vienne, par Ernst Kris (6 p)
La monnaie de nécessité en Russie (1914-1923), par A. Lohmeyer (14 p)
A propos du médaillon d’Henri II attribué à Germain Pilon, par Jean Babelon
Médailleurs contemporains : Pierre Turin, par J. Babelon.


1927

Janvier :
Le médaillon de Mayence du Cabinet des médailles, par J. Babelon
La rénovation de la médaille frappée, par J. Babelon et P. d’Espezel

Juillet :
Monnaies historiques de la Sicile antique (suite et fin), par Salvatore Mirone (28 p)
Deux mouvements dans l'art byzantin du Xe siècle, par Hayford Peirce & Royall Tyler (8 p) Thomas Picquot et les portraits de Marin Bourgeoys (6 p)


1928

Janvier :
Les tessères consulaires ou tesserae nummulariae du Cabinet des médailles, par J. Babelon

Avril :
Cachets orientaux de la collection de Luynes, par L. Delaporte (25 p)
Les médailles de la Révolution française, par A. David Le Suffleur (11 pages)
Alexandre Charpentier portraitiste, par Henri Classens (7p)
Sceau d'Elisabeth, duchesse d'Orléans (1 page)

Octobre :
Note sur le classement chronologique des monnaies d'Athènes (séries avec noms de magistrats) par M. L. Kambanis (15 p)
La céramique archaïque de l'Islam, par H. C. Gallois (26 p)
Une statuette-portrait du Bas-Empire à la Bibliothèque Nationale, par C. Albizzati (5 p)
Médailles nouvelles, médailles hongroises, Médaillons d'ivoire de M. Carlos Morel


1929 :

Janvier :
Contribution à l'étude de la numismatique corinthienne, par Oscar E. Ravel (20 p)
La coupe de Marie Stuart au Cabinet des médailles, par J. Babelon (4p)
La trouvaille Scythe de Zoldhalompuszta, par le Dr. Nandor Fettich (3 p)
Notes sur les pierres gravées mexicaines à l'Exposition des Arts Anciens de l'Amérique, par Henri Classens (3 p)
Médailleurs étrangers : Yvo Kerdic, par William Chauncy Langdon (2 p)

Juillet :
Venus Lugens, par S. Ronzevalle (9 p)
Les arts mineurs en Suède à l'époque des Vikings, par Olov Janse (6 p)
La coupe de Marie Stuart au Cabinet des Médailles, par Jean Babelon (5 p)

Octobre :
L'oeuvre des graveurs Philippe et Salomon Abraham au Musée de l'Ermitage, par H Maximova (5p)
L'armure de Henri II Dauphin, par ch. Buttin (12 p)
Le Kollybos, par le Prince M. Soutzo (2 p.)
Le salon international de la médaille à la Monnaie, J. Babelon


1930 :

Avril :
Couvercle d'un tronc consacré à la déesse Atargatis, par Franz Cumont (4 p.)
Diva Julia Pia, par C. Albizzati (4 p)
Une trouvaille de monnaies antiques près du village de Reka-Devnia (Marcianopolis), par N. A Mouchmov (4 p.)
Auguste Verdet et la Glyptique en France à la fin du XIXe siècle, par Henri Classens (13 p)
Les médailles à l'Exposition romantique de la Bibliothèque Nationale, par Jean Babelon (7 p)

Octobre :
Dieux-fleuves, par Jean Babelon

vendredi 26 avril 2013

L'Ordre de Chevalerie

L'Ordre de Chevalerie, Etienne Barbazan
« M. Georges Bataille a rédigé aussi un bon mémoire, à la fois philologique et historique, sur un conte en vers du XIIIe siècle, bien connu et publié dès le XVIIIe siècle, l’Ordre de chevalerie. L'étude qu'il a consacrée aux sources historiques de ce poème a été particulièrement remarquée, et si le classement des huit manuscrits à l'aide desquels M. Bataille a établi le texte de ce poème peut prêter encore à quelque incertitude, nous sommes en droit d'attendre prochainement de lui une excellente édition de l'Ordre de chevalerie. ».
Bibliothèque de l'école des chartes. 1922, tome 83. pp. 235-244





La Thèse que Georges Bataille a présentée à l'école des Chartes a disparue, malgré le projet, pourtant presque assuré, d'une publication. On ne sait donc presque rien du travail qu'il a effectué ou du contenu de la thèse. Seules nous restent pour toutes traces, d'un côté la position de sa thèse, qui offre un résumé des différentes parties de son travail, de l'autre, une lettre envoyée depuis l'Angleterre présentant les résultats des recherches effectuées lors de son séjour à la Maison de L'institut de France à Londres.
Sources minces donc, qui n'autorisent aucune hypothèse.

Les recherches

 

Georges Bataille a effectué un travail immense de recherche et de compilation. Ce n'est pas moins de 8 manuscrits qu'il a étudiés, copiés et classés afin d'offrir une version, la plus définitive possible, du Poème de Hue de Tabarie, L'Ordre de Chevalerie. Le principal manuscrit duquel il est parti et à partir duquel il a établi le texte est le manuscrit français 25462 de la Bibliothèque Nationale. Outre celui-ci, il a étudié également deux manuscrits incomplets en Angleterre, à partir de manuscrits consultés au British Museum.
En 1920, de septembre à octobre, Georges Bataille se rend en effet à Londres pour étudier les manuscrits présents au British Museum susceptibles de lui servir pour sa thèse. Il réside à cette occasion à la Maison de l'Institut de France à Londres, édifice offert en 1919 par Edmond de Rothschild à l'Institut de France afin de faciliter les échanges et la recherche entre la France et l'Angleterre. Ce sera à cette occasion qu'il rencontrera Bergson et découvrira le « problème du rire ». Ce séjour sera aussi pour lui l'occasion de collecter d'autres textes à partir de manuscrits : La Chanson de Guillaume, Le Dit de l'Unicorne, le Roman des romans ainsi qu'un poème moral et une prière au Christ.
L'un des manuscrits étudiés mérite qu'on produise ce que Bataille en dit dans son Rapport : 
« Le ms. Harl. 4333, composé dans l'Est de la France, contient ce poème incomplet de la fin de la main d'un copiste qui a écrit plusieurs fragments de ce recueil. J'ai étudié la composition de ce ms. Tout entier. Il a dû appartenir à une communauté où plusieurs scribes y copièrent à l'occasion des contes moraux. Ces contes sont de ceux qui servaient d'exemple dans les sermons » 
constatation qui provoque l'étonnement de Bataille, qui se demande alors quel est le rapport entre « la composition d'un tel recueil » et la prédication.
La position de thèse ni ce rapport ne nous permettent de déterminer quelles ont été les 5 autres sources.


Le contenu de la thèse

 

La thèse porte sur un poème du XIIIe Siècle déjà bien connu. On en trouve de nombreuses versions, il « a été copié trois fois par des érudits au XVIIe siècle et édité deux fois au XVIIIe siècle », dont une en 1759 par Étienne Barbazan. Il avait de plus fait l'objet d'une publication récente en anglais : Roy Temple House, de l'université d'Oklahoma, en avait fait une édition en 1919 avec présentation, notes et bibliographie. La Thèse de Georges Bataille est en quelque sorte une réponse à cette dernière publication, qui ne lui paraît pas maniable.
sommaire de l'édition de R.T. House

M.R.T. House dans son premier chapitre utilise toutes les sources pour déterminer qui est le chevalier en question, de Hugues de Tabarie ou de Homfroi de Toron. Il présente ensuite l'origine de la chevalerie, la décrit brièvement et analyse dans un même chapitre les différents symboles présents dans le poème, qui apparaît être de la main d'un ecclésiastique (aucune mention faite de l'amour des femmes). Il revient ensuite sur l'origine, les influences notables (Celle de Chrétien de Troyes et évidente), l'auteur, les différentes versions et publications qui en ont été faites, qu'il commente rapidement. Il offre enfin, avant le texte et les notes, une liste des manuscrits et un grand ensemble de remarques sur la langue, origine géographique des mots, remarques grammaticales, précisions sur la prononciation.

Georges Bataille affirme œuvrer à partir de « principes différents ». Cela fait référence, sans doute, à la méthodologie suivie pour établir le texte, mais peut-être aussi, pour autant qu'on puisse en juger à partir de la position, à la manière de structurer la présentation. Dans un premier chapitre, qui semble être une présentation générale, il donne un résumé du texte et les principales informations nécessaires à le situer et à le comprendre. le texte est un poème en octosyllabes, dont les vers riment deux à deux, sans grand style ou inventivité, écrit au XIIIe siècle (« aux environs de 1245 ») par un ecclésiastique de langue picarde (« peut-être de la partie sud de la région picarde »).
Dans un second chapitre, il recense les 4 versions du récit de l'adoubement de Saladin, qu'il compare les unes aux autres. L'Itinirarium Ricardi de Richard de la Sainte-Trinité et la Chronique d'Ernould selon lesquels Saladin aurait été adoubé devant Alexandrie par Honfroy III du Toron en 1167 d'un côté, de l'autre l'Ordre de Chevalerie et une anecdote présente dans Chronique de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, par Geoffroy de Courlon, deux textes plus tardifs et similaires entre eux.
Le troisième consiste en une description du texte et de la symbolique du vêtement, qui trouve son origine dans l’Épître aux Éphésiens de Saint Paul, VI, 11-17 : 
« revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir tenir ferme devant les ruses du diable. Car nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. C'est pourquoi, prenez toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir résister dans le mauvais jour, et tenir ferme après avoir tout surmonté. Tenez donc ferme : ayez à vos reins la vérité pour ceinture ; revêtez la cuirasse de la justice ; mettez à vos pieds le zèle que donne l’Évangile de paix ; prenez par-dessus tout cela le bouclier de la foi, avec lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du malin ; prenez aussi la casque du salut, et l'épée de l'Esprit, qui est la parole de Dieu. » 
Texte abondamment commenté, qui a servi de base à nombre de poèmes édifiants et de sermons, dont un sermon du XIIIe siècle sur Saint Martin attribué à Guiard de Laon, « à peu près identique à l'Ordre de Chevalerie ». Ce thème est de toute évidence un texte de prédication, destiné à être récité et à inciter aux vertus chrétiennes, et l'histoire qui l'exemplifie doit être tiré d'un livre de sermons. Il revient ainsi dans ce chapitre sur les origines du poème, pour en démontrer le caractère classique et dévoiler les sources qui ont servies à son auteur.
Le quatrième chapitre concerne l'utilisation du texte, destiné à être lu dans les églises, le cinquième l'idéal chevaleresque, entre bravoure et piété, déjà défini dans les œuvres de Chrétien de Troyes. Enfin, les deux derniers concernent la postérité de l’œuvre, qui normalement ne devrait pas différer de beaucoup de ce que House nous en dit dans son édition, ainsi que « l'établissement du texte », partie qui « prête encore à quelque incertitude » selon le jury de l'épreuve.
Georges Bataille a produit deux versions du texte, l'une en français, l'autre en anglo-normand, suivies d'un glossaire et d'un index bibliographique.

La société des anciens textes français

 

La thèse de Georges Bataille lui a valu le second rang selon l'ordre du mérite, derrière son ami Robert Brun. Son travail a également été porté à l'attention du ministre de l'instruction publique. Il ne faisait aucun doute alors que sa thèse était susceptible d'être l'objet d'une publication.
C'est Colette Renié, collègue à l'Ecole des Chartes, à l'Ecole Pratique de Hautes Etudes, confidente et amie, qui conseilla à Bataille de s'inscrire et de se tourner vers la Société des Anciens Textes Français. Il en deviendra membre le 10 février 1922.
Elle confie en effet à Jean-Pierre le Boulet : 
« quant à la Société des Anciens Textes Français, c'est moi qui lui ai persuadé de s'y inscrire. A ce moment-là, j'étais très liée avec Henri Lemaître qui était secrétaire de la Société. J'ai dû arranger cela, espérant que la Société éditerait la thèse de Bataille. Mais à ce moment-là, la Société n'avait pas le sou et n'a pu envisager cette publication. »
Sa thèse soumise à la publication le 25 avril 1925, reçut de la commission de lecture un avis négatif le 13 novembre de la même année : 
« l'édition de l'Ordre de Chevalerie proposée par M. Bataille n'a pas paru, sous sa forme actuelle, pouvoir prendre place dans nos publications. L'avis de la commission de lecture (MM. Brunel, Jeanroy et Roques) est que le texte devra être complété par l'impression des versions en prose. »
Georges Bataille, à cette époque pourtant aussi éloigné qu'il était de l'idéal chevaleresque qu'il était, n'en décida pas moins, semble-t-il, de poursuivre son travail et de joindre aux versions en vers les versions en prose. C'est sans doute là le sens à donner au nouvel emprunt que Bataille fait à la BNF de la Chevalerie de Léon Gautier, du 29 décembre 1926 au 16 mars 1927. Selon toute vraisemblance, il abandonna définitivement ce projet après cela laissant le texte se perdre.

Ce premier refus, lourdement vécu, sera suivi d'un second, concernant la publication, un temps envisagée par Bataille, du Bérinus, texte sur la chevalerie plus proche de son comportement d'alors. Ces deux « échecs sinistres » conduiront, d'une part, Bataille à quitter la Société des Anciens Textes Français, d'autre part, à entamer une psychanalyse avec Adrien Borel.



L’ordre de Chevalerie


L’ordre de chevalerie est un conte anonyme en vers du XIIIe siècle présentant une anecdote inspirée et puisée dans diverses traditions et textes antérieurs relatant l’emprisonnement de chevaliers par Saladin, et l’adoubement de ce dernier par un tel chevalier. Ce conte raconte donc comment Saladin, par sa noblesse et son ascendant, obtint d’un chevalier qu’il avait fait prisonnier, Hugues de Tabarie, de se faire adouber. Celui-ci, réticent d’abord, finit par accepter. C'est l’occasion de présenter la symbolique qui entoure la cérémonie et le vêtement qu’endosse le chevalier, symbolique qui place le chevalier au carrefour de la foi, de la piété, de la religion, de la noblesse de cœur, du dévouement, de l’obligation morale de défendre la vie partout où elle est menacée. Double orientation et double sens de l’engagement que fait le chevalier qui ne sont pas sans impressionner Saladin, admirateur des vertus ainsi défendues.

On a vu que l'origine en est un passage de L'Epitre aux Ephésiens, source de nombreux commentaires, de nombreux sermons. Georges Bataille l'a découvert en lisant l'essai que Léon Gautier a consacré à la chevalerie. On a vu également qu'il rapproche ce texte de nombreux autres.
Geoffroy de Courlon, Chronique de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k361427/f511.image.r=saladin
Roy Temple House, l'Ordene de Chevalerie :http://archive.org/stream/lordenedechevale00hous#page/n5/mode/2up



Georges Bataille et la Chevalerie


Il peut paraître étrange, surprenant, presque incongru que Bataille choisisse comme sujet de thèse un texte qui, de son propre aveu, ne présente que très peu d’intérêt : « le poème, sans valeur littéraire, sans originalité, n’a d’autre intérêt que d’être un document ancien et curieux sur les idées chevaleresques et sur les rites de l’adoubement. »
Mais cette incongruité apparente n’apparaît que lorsqu’on essaye de mettre en rapport ce sujet de thèse avec l’ensemble de l’œuvre ultérieure et de ses thèmes les plus spectaculaires. Ceux que l’on connaît plus volontiers et en premier lieu. Eu égard à cette œuvre, cette thèse fait figure de simple friandise sujette à toutes les spéculations, vu que le texte ne nous est pas connu. Mais de Bataille, du Bataille tel qu'on se l'imagine, elle ne nous dirait rien.
C’est oublier que ne possédant pas le texte de sa thèse, il est impossible d’en juger, dans un sens comme de l’autre, et oublier surtout que vers la fin de sa vie, il travailla sur le Procès de Gilles de Rais, en offrant une longue et précise introduction, revenant aux thèmes médiévaux qui occupaient sa jeunesse, montrant ainsi, que malgré la diversité des sujets, des époques et des disciplines qu’il a traversés, son œuvre connaît une véritable cohérence et une unité profonde dans laquelle il convient d’inclure les deux textes de sa jeunesse : Notre-Dame de Rheims et le peu que l’on peut savoir, ou présager, du contenu de cette thèse.


A cette époque, Georges Bataille est épris de Moyen-âge, comme nous l’apprend André Masson, son condisciple, épris surtout des vertus chevaleresques, qui lui servent de modèle : « Il avait préparé le concours d'entrée dans l'état d'esprit du chevalier la veille de 1'  ‘’adoubement’’ » nous dit-il dans sa nécrologie. Ce qui laisse à penser que cet intérêt ne décrut pas pendant ses trois années à l’école des Chartes, puisque ce goût pour la chevalerie aboutit à la production d’un travail semble-t-il remarquable. Bien plus, cet intérêt est antérieur à l’entrée à l’école des Chartes : Notre-Dame de Rheims en est la preuve, par les premiers paragraphes qui le composent et le titre. Les lettres datant de 1918 à Jean-Gabriel manifestent également cet attrait pour les vertus chevaleresques, magnifiées, idéalisées, mises en balance avec cette désolation déplorable qu’était la grande guerre, cette boucherie à ciel ouvert. Son poème en vers libres sur Jérusalem exprimait aussi ces goûts et ces idées. On le sait, c’est ce goût pour le Moyen-âge, découvert dans l’ouvrage La Chevalerie de Léon Gautier, qui l’amena à préparer le concours d’entrée. C’est ce même goût qui décida Bataille pour son choix de thèse, choix qui est loin d’être si anecdotique puisque l’on voit aisément que ce Moyen-âge, ces valeurs, cette chevalerie, sont pour lui des outils de critiques de son époque et de la guerre, et le moyen déjà de donner en exemple et en modèle un des thèmes centraux de sa pensée : l’existence souveraine et la dépense somptuaire, exprimées ici par les guerres nobles et les croisades : 
« autrefois les hommes de la guerre vivaient de gloire et de pillage, leurs campagnes étaient pour eux le véritable champ d’exubérance de leur vie. Ô bon vieux temps ! »
(lettre du 14 mars 1918)
thèmes qui trouveront à s’exprimer parfaitement dans la figure de Gilles de Rais, dernier représentant de cette race de guerriers dont l’existence est toute entière présidée par cette souveraineté à laquelle rêvait déjà Bataille en 1918.

Gilles de Rais occupera ainsi Bataille par deux fois, bien après qu'il ait abandonné l'idée de publier sa thèse. D'abord, au travers d'une conférence donnée dans les années 50, puis de la publication plus tardive du Procès de Gilles de Rais en 1959. L'oeuvre de Bataille, entre ces deux extrêmes, et émaillées de références à la chevalerie, que ce soit dans les essais (Histoire de l'érotisme), dans des articles (la littérature française du Moyen-Âge, la morale chevaleresque et la passion) ou dans des récits (Ma Mère).




Sources


Michel Surya : la Mort à l’œuvre. Choix de Lettres
Georges Bataille : O.C. tomes I et XII.
Francis Marmande
 : Le Pur Bonheur, Georges Bataille.
Bibliothèque de l'école des chartes
. 1922, tome 83.
Jean-Pierre Le Bouler
 : Revue d'Histoire littéraire de la France 91e Année, No. 4/5, Jul. - Oct., 1991
André Masson
 : Georges Bataille. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1964, tome 122. pp. 380-383.
Marina Gallietti :
RAPPORT DE M. GEORGES BATAILLE, élève à l'Ecole des Chartes, au sujet de ses travaux pendant son séjour à la MAISON DE L'INSTITUTDE FRANCE à LONDRES